CHAPITRE 15
Impossible de trouver un billet d’avion pour le lac Tahoe ou même pour Reno. Seulement pour San Francisco. Seymour, James, le Dr Seter et moi décidons de prendre le premier vol pour Frisco, et de louer une voiture une fois là-bas. Les responsables de la sécurité à l’aéroport ne nous ayant pas laissés monter à bord avec nos armes, nous sommes contraints de nous arrêter en route, vers dix heures du soir. Pendant que les autres m’attendent dans la voiture de location, je m’introduis par effraction dans une armurerie, dans laquelle je dérobe deux fusils à pompe et des munitions. En me voyant revenir avec mon butin, James a l’air plutôt impressionné. Il est assis à côté de moi à l’avant, Seymour et le Dr Seter se partageant la banquette arrière. Le docteur n’a pas bonne mine, et je me demande s’il n’a pas eu une crise cardiaque au cours de la nuit précédente.
— Comment êtes-vous entrée dans le magasin ? me demande James tandis que nous filons vers l’autoroute en direction de l’est.
— J’ai crocheté la serrure, lui dis-je, les mains serrées sur le volant.
— L’alarme ne s’est pas déclenchée ? s’étonne James.
— En tout cas, je n’ai rien entendu.
Je jette un coup d’œil vers les passagers installés à l’arrière.
— Vous avez envie de vous arrêter, Dr Seter ? Il y a justement une station-service à deux kilomètres d’ici.
Le vieil homme est livide, mais il me fait signe que non.
— Nous n’avons pas le temps de nous arrêter. Il faut absolument arriver là-bas avant elle.
Il s’interrompt un instant, puis il poursuit :
— Je m’en veux terriblement, vous savez. J’aurais du vous montrer le manuscrit dans son intégralité dès que vous me l’avez demandé, au lieu d’attendre. Comment avez-vous réussi à déchiffrer aussi vite les indices concernant l’endroit où se trouve l’enfant ?
— On m’a un peu aidée, dis-je.
— De qui s’agit-il ? me demande James.
— Même si je vous le disais, vous ne me croiriez pas.
— À mon avis, les passagers de cette voiture sont prêts à croire n’importe quoi, grommelle Seymour.
— C’est peu de le dire, reconnaît le Dr Seter.
Mais j’hésite encore à leur parler de Mike.
— Un petit oiseau qui passait par là est venu à mon secours.
James insiste.
— Cet oiseau n’a vraiment pas de nom ?
— Pas que je m’en souvienne.
Et je lui fais un clin d’œil.
* * *
Nous atteignons enfin les montagnes à proximité du lac Tahoe et je pars à l’assaut des virages qui mènent au lac. Mes passagers, eux, s’agrippent aux poignées fixées dans le plafond : comme j’ai loué une Lexus – un coupé sport – j’en profite pour pousser le moteur à fond. Le Dr Seter semble prêt à vomir sur les genoux de Seymour, mais il ne se plaint pas. L’enjeu est trop important.
Arrivés au sommet de la montagne, nous apercevons enfin le lac Tahoe, et soudain, je reconnais l’odeur caractéristique de Kalika. La surprise que j’éprouve me surprend moi-même : j’aurais dû m’attendre à la trouver sur notre route, mais en réalité, je n’y comptais pas. Pourtant, je persiste à penser qu’elle n’a pas réussi à élucider l’énigme du manuscrit de Suzama, et qu’au contraire, elle est en train de nous suivre, pratiquant ainsi une sorte de filature psychique dont elle est seule à connaître la technique. À mon avis, elle attend de voir ce que nous avons l’intention de faire. Et c’est un paradoxe, parce que je me rends compte que je risque de mettre la vie de l’enfant en danger en essayant précisément de le retrouver pour le protéger. Il y a certainement une raison qui explique pourquoi ma fille nous a épargnés. Lorsque je me trouvais à l’hôpital avec le bébé, elle ne savait pas où j’étais, mais elle connaissait pourtant mon adresse quand je partageais avec Seymour mon appartement à Pacific Palisades. J’en viens à me demander si l’enfant ne bénéficie pas d’un bouclier psychique que Kalika n’est pas en mesure de combattre, alors que moi, oui.
Mais ça n’a peut-être aucune importance.
Si je peux sentir la présence de Kalika, elle est capable de me voir.
Mais il n’est pas question que je sois venue jusqu’ici pour faire demi-tour et abandonner l’enfant à son sort. Mes propres théories ne m’inspirent pas confiance. Tout ce que je sais, c’est qu’après avoir retrouvé Paula et le bébé, je pourrai les emmener dans un endroit sûr, où ils seront en sécurité. Ça, c’est logique : je peux envisager cette hypothèse sans avoir recours à la sagesse et à l’intuition de Suzama. La route déroulant sa pente devant la voiture, j’appuie sur l’accélérateur, et nous fonçons vers Emerald Bay, la baie d’Émeraude.
Vingt minutes plus tard, nous y sommes.
C’est l’un des sites les plus enchanteurs de la planète. Large de deux cents mètres, la baie est abritée par de majestueuses falaises, au sommet desquelles poussent des pins magnifiques. L’isthme est plutôt étroit, faisant de la baie un excellent abri en cas de tempête sur le lac, ce qui se produit régulièrement. Au milieu, une île minuscule semble attendre les visiteurs : l’endroit est idyllique, parfait pour les jeux des enfants comme pour les siestes de leurs parents. Même à minuit, quand la lune éclaire le lac, la baie circulaire est un endroit magique. Ce soir, pourtant, malgré son nom, l’eau a des reflets argentés, qui me rappellent la lame de la dague qu’Ory m’a plantée dans le corps.
Sans vraiment savoir pourquoi, je me force à penser que c’est de l’histoire ancienne. Sentant un début de crampe dans mon ventre, je chasse d’un revers de la main une mouche qui vrombissait dans la voiture.
L’odeur de Kalika oblitère mes autres sens. Depuis que le sang de Yaksha coule dans mes veines, je dois reconnaître que mon odorat est devenu l’arme la plus puissante dont je dispose naturellement. Baissant ma vitre, j’utilise mon nez comme l’aiguille d’un compas, m’en servant pour faire le point, et je dois dire qu’il est quasi infaillible. Cette fois, il indique une direction précise : un petit chalet en bois, qui domine une église en pierre désaffectée. Situé au pied de la falaise, pas très loin de l’eau, le chalet est presque entièrement caché par les arbres, mais je l’ai repéré.
J’accélère.
Arrêtant la voiture à une distance respectable du petit chalet, j’inspecte les environs. La route sur laquelle nous nous trouvons fait le tour du lac, mais elle passe un peu plus haut à flanc de falaise, à trois cents mètres de là. M’emparant de l’un des fusils à pompe, et sans accorder la moindre attention à mes trois compagnons, je glisse six cartouches dans le magasin, et je fourre la boîte de munitions dans ma poche. J’ouvre la portière, et j’ai presque un pied à terre quand James me retient par le bras.
— Où allez-vous ?
— James, il y a des trucs que vous ne pouvez pas faire à ma place.
— Alisa ! s’exclame Seymour – les deux autres ne me connaissent que sous ce nom.
— Laissez-moi faire, les gars.
Je libère mon bras.
— Vous allez rester dans la voiture et prendre soin les uns des autres. Il est possible qu’elle passe par là, si elle n’est pas encore arrivée.
De toute façon, je ne leur laisse pas le temps de me donner leur avis. Bondissant hors de la Lexus, je fonce vers le chalet, et dès que je suis hors de leur vue, je passe la vitesse supérieure. Les branches des arbres et les trous du chemin ne me ralentissent même pas, et j’atteins la petite maison en bois en trente secondes.
On a déjà enfoncé la porte d’entrée.
Kalika a dû voir dans quelle direction mon nez pointait.
À l’intérieur, Paula est plantée devant la fenêtre, les yeux rivés sur la baie. Je distingue au loin un petit canot à moteur, qui s’éloigne tranquillement dans la nuit. Saisissant Paula par les épaules, je la force à se tourner vers moi.
— Elle a emporté le bébé ?
Le joli visage de la brune Paula est blanc comme un linge.
— Oui, me répond-elle, bouleversée.
— Ne bouge pas.
J’arme le fusil à pompe.
— Je vais te rapporter ton bébé, Paula.
Un instant plus tard, je suis déjà en train de courir le long de la baie. Par endroits, comme j’ai du mal à progresser à cause des rochers qui bordent l’eau, je bondis par-dessus l’obstacle, m’élevant le plus haut possible pour continuer à foncer. Le moteur du canot de Kalika n’est pas très puissant, et j’atteins l’isthme quelques secondes avant son embarcation. Vêtue d’un long manteau blanc, le bébé posé sur ses genoux, elle me voit lever mon arme et la mettre en joue. Elle n’est plus qu’à une cinquantaine de mètres, et bien qu’à peine éclairés par la lune, ses yeux luisent d’un étrange éclat. Elle n’a pas l’air étonné de me trouver là. Chaudement enveloppé dans une couverture blanche, le bébé, lui, gazouille gentiment, comme font tous les bébés. On dirait qu’il n’a pas peur, contrairement à moi. Car c’est bien de la peur que je ressens au moment d’appuyer sur la détente.
L’écho du coup de feu retentit dans la baie.
Je viens de faire un gros trou à l’avant du canot.
L’eau s’engouffre dans l’embarcation, et Kalika saisit le manche du gouvernail afin de faire pivoter le canot. L’espace d’un instant, elle me tourne le dos, m’offrant une cible idéale. Pourtant, je ne tire pas, en me disant que je risquerais d’atteindre le bébé. J’ai d’abord l’impression que Kalika reprend la direction de la plage qui se trouve en contrebas du chalet, puis je comprends qu’elle se dirige en fait vers l’île miniature au milieu de la baie. Peut-être craint-elle que le canot ne coule. Sans attendre d’accoster, Kalika a pris l’enfant dans ses bras, et le serre contre elle, et dès que le canot touche la terre ferme, elle se lève et bondit hors de l’embarcation, filant le long du sentier qui mène à une cabane plantée au sommet de l’île. Glissant le fusil à pompe sous mon manteau de cuir noir, je plonge aussitôt.
L’eau du lac est froide, et même glacée, mais les vampires n’aiment pas le froid, bien que nous le supportions bien mieux que n’importe quel être humain. Mes vêtements et le fusil me gênent considérablement, mais je réussis à nager jusqu’à l’île en moins d’une minute. Claquant des dents, je charge à nouveau mon arme. Normalement, elle fonctionne toujours, malgré son bref séjour dans l’eau. Si elle devait refuser de tirer, ce serait le dernier bain de minuit de ma vie.
Kalika est assise sur un banc, à l’intérieur de la maisonnette qui se dresse au sommet de l’île. En fait, il ne s’agit pas vraiment d’une maison : c’est plutôt une série de murs en pierre à ciel ouvert. La dernière fois que je suis venue ici, un guide expliquait que des gens venaient y prendre le thé pendant la Seconde Guerre mondiale. Kalika tient le bébé sur ses genoux, et elle joue avec lui sans prêter la moindre attention à mon fusil, et encore moins à moi. Je sens qu’il faut que je dise quelque chose. Évidemment, je ne suis pas dupe : s’il le fallait, je serais prête à tirer.
Mais Kalika a encore le temps de me duper, si elle veut…
— Tout est fini, lui dis-je. Pose le bébé.
Kalika ne prend même pas la peine de me regarder.
— Le sol est humide, il va prendre froid.
Je brandis mon arme.
— Kalika, je parle sérieusement.
— C’est ton problème.
— Kalika…
— Tu connais le nom que Paula a donné à ce bébé ? m’interrompt-elle.
— Non, j’avoue que je n’ai pas eu le temps de lui poser la question.
— Je crois qu’elle l’a appelé John. En tout cas, c’est comme ça que je l’appelle depuis tout à l’heure.
Elle se décide enfin à me regarder.
— Mais tu connais Mike, n’est-ce pas ?
Je n’en crois pas mes oreilles.
— Oui, pourquoi ? Tu lui as parlé ?
— Non, mais je le connais bien. C’est une cloche.
Elle serre l’enfant contre sa poitrine. Kalika est une jeune femme voluptueuse, et je me dis soudain qu’elle pourrait aisément porter de nombreux enfants. Seul Dieu sait à quoi ils ressembleraient… Elle caresse tendrement la tête du bébé.
— Je crois que nous avons de la compagnie.
— De quoi parles-tu ?
— Ton ami arrive.
— Très bien, lui dis-je, bien que je n’entende pas le moindre bruit. Raison de plus pour que tu me rendes le bébé.
Je commence à perdre patience.
— Pose cet enfant !
— Non.
— Je vais tirer, je te préviens !
— Non, tu ne tireras pas.
— Tu as massacré deux douzaines de victimes innocentes, tu leur as arraché le cœur et la tête, quasiment sous mes yeux, et tu penses sincèrement que j’éprouve encore de l’affection pour toi ? Eh bien, tu te trompes.
Avançant d’un pas, je la mets en joue.
— Tu n’es pas immortelle, Kalika. Si je te loge une balle dans la tête, tu mourras, ça ne fait pas l’ombre d’un doute.
Elle me dévisage. Comme la lune n’éclaire pas directement la scène, il ne devrait y avoir aucune lumière dans les grands yeux noirs de Kalika, qui brillent pourtant d’un étrange éclat blanc. La dernière fois que je l’ai vue, lors de notre affrontement sur la jetée à Santa Monica, j’avais trouvé qu’elle avait une lueur rouge dans le regard, mais c’est peut-être moi qui vois cette couleur, et pas elle. Peut-être que Kalika n’est pour moi qu’un miroir. Kali Ma, l’abîme éternel, celle qui détruit jusqu’au temps lui-même. Telle mère, telle fille. Impossible de regarder Kalika tenant le bébé dans ses bras sans penser au bébé qu’elle était il n’y a pas si longtemps.
— L’enveloppe charnelle naît, puis elle meurt, me dit-elle. Mais l’âme éternelle ne change pas, elle.
Furieuse, je brandis à nouveau mon arme.
— Toi, par contre, tu vas me faire le plaisir de changer, et tout de suite !
Kalika sourit. Je sens qu’elle veut dire quelque chose…
Mais soudain, on presse une lame contre ma gorge.
— Je vais me charger de ce fusil à pompe, murmure James dans mon oreille.
Je suis un peu surprise, certes, mais je ne m’inquiète pas.
— James, dis-je en m’efforçant de rester calme. Je n’ai pas l’intention de tirer sur le bébé.
La lame s’enfonce un peu plus profondément, et James me force à pencher la tête en arrière.
— Je le sais, Sita, dit-il patiemment. Mais je veux quand même que vous me donniez votre arme.
Je déglutis tant bien que mal. Cette fois, je m’inquiète.
— Qui vous a dit comment je m’appelle ?
L’homme entreprend de me retirer des mains le fusil à pompe.
— Nous nous étions déjà rencontrés, me dit-il, mais vous ne vous souvenez pas de moi, c’est tout.
— Elle s’en souvient très bien, dit Kalika en se levant, le visage impassible.
James pointe le fusil sur elle, tout en maintenant la lame appuyée contre ma gorge. Du coin de l’œil, j’arrive à la voir : il s’agit d’une dague ciselée, datant probablement de l’Antiquité. James est d’un calme glacé. Agitant le fusil à pompe en direction de ma fille, il lui dit :
— Pose l’enfant sur le banc qui est à côté de toi. Si tu refuses, je vous abats, toi et le bébé, et tu sais que je n’ai pas l’habitude de rater ma cible.
Kalika ne réagit pas.
La lame s’enfonce dans mon cou, et un peu de sang se met à couler.
— Je tuerai aussi ta mère, dit James. Et je te forcerai à la regarder mourir.
Le visage de Kalika s’assombrit.
— Non, déclare-t-elle.
James sourit.
— Tu me connais, pourtant. Tu sais que je parle sérieusement.
Kalika hoche la tête. On dirait qu’elle le connaît bien.
— D’accord, dit-elle d’une voix douce, et même un peu résignée.
— Alors, fais-le ! hurle James.
Pivotant sur elle-même, Kalika fait mine de déposer le bébé sur le banc, et soudain, alors que ses mains l’ont presque lâché, je vois qu’elle change d’avis. Peut-être que James s’en rend compte également, je n’en sais rien, mais alors que Kalika s’apprête à bondir, serrant l’enfant dans ses mains, il est prêt. Ma fille se déplace à une vitesse extraordinaire, mais les réflexes de James sont particulièrement vifs.
Et il lui tire dans le dos.
Kalika titube, mais elle réussit à garder l’enfant. Sans lâcher la lame qu’il plaque contre ma gorge, James arme à nouveau le fusil à pompe et met en joue ma fille. C’est sans compter sur le coup de coude que je lui balance dans les côtes. Apparemment, il s’y attendait aussi, parce que bien que le coup ait porté, il enfonce aussitôt sa dague dans mon cou. Cette fois, il ne s’agit plus d’une simple égratignure : le sang jaillit de ma carotide qu’il vient de trancher. Imperturbable, James vise à nouveau Kalika – et je ne suis plus en état d’intervenir.
James tire. Le coup atteint Kalika dans le dos, au niveau du cœur.
Couverte de sang, elle tente de lui faire face, peut-être même d’attaquer, mais James étant en train de réarmer, elle lui présente à nouveau son dos. Il tire une troisième fois, touchant l’omoplate droite de Kalika, qui s’écroule. Malgré son bras désormais inutilisable, elle refuse de lâcher le bébé, essayant obstinément de faire un rempart de son corps pour le protéger des coups de feu qui la ravagent. M’effondrant à mon tour, je distingue difficilement la silhouette de James, qui pointe à présent le canon du fusil sur la tempe de Kalika. Il serre encore la dague dans sa main droite, et je la reconnais enfin.
C’est la dague d’Ory. C’est le même poison que je sens envahir mon organisme. Et quand James se met à parler, je reconnais même la voix d’Ory. Dommage que je ne l’aie pas identifiée plus tôt. Vraiment dommage…
— Tout ce que je veux, c’est l’enfant, dit James en s’adressant à ma fille.
Elle lève les yeux vers lui.
— Toi et ta race, il n’y a qu’une chose qui vous intéresse.
Son doigt commence à presser la détente.
— Tu m’as raté, l’autre jour, dans la tour, dit-il. Tu as laissé passer la chance, Kalika. Et si tu ne fais pas ce que je te demande, tu n’auras plus jamais de chance. Et l’enfant non plus.
Kalika le fixe pendant de longues secondes.
Puis, tendant vers lui son bras gauche, elle lui remet le bébé.
James le prend avec le bras qui tient la dague.
Puis il fait mine de partir.
Kalika essaie de se relever.
— Non ! J’ai voulu hurler, mais mon propre sang est en train de m’étouffer.
Faisant volte-face, James lui tire une dernière balle en plein cœur. Incrédule, Kalika tombe à la renverse. Après avoir armé à nouveau, James tire encore une fois, exactement au même endroit. La cage thoracique de ma fille explose littéralement. Son manteau blanc et sa robe longue ne sont plus qu’une masse sanguinolente mêlant lambeaux de chair et tissus déchirés. Elle cherche à prendre appui sur son bras gauche, elle essaie désespérément de se redresser, puis elle ferme soudain les yeux, avant de s’écrouler, face contre terre. Pendant un instant, James contemple le corps sans vie de Kalika, puis il lâche le fusil et s’agenouille à côté de moi. Le visage du bébé n’est qu’à quelques centimètres de moi, mais je ne suis même plus capable de tendre la main vers lui. Le bébé paraît stressé, mais James, lui, a l’air de passer un bon moment.
— Tu te souviens de ce que tu m’avais dit, Sita ? me demande-t-il. Nous nous reverrons, je n’en ai pas fini avec vous…
Il jubile.
— Oui, ce sont tes propres paroles. Note que tu n’avais pas complètement tort.
Je suis en train de me noyer dans un flot de sang rouge. Ma voix n’est plus qu’un sinistre gargouillis.
— Comment…
— Comment suis-je revenu ici, et dans un corps différent ? Ça, c’est un secret qui appartient aux Setians, mais puisque tu veux connaître la vérité, sache que je ne suis jamais parti. Oh, naturellement, je me suis transféré plusieurs fois, sous des formes diverses, mais pour des êtres comme nous, ce ne sont là que de petits trucs sans grande importance.
Il jette un coup d’œil au corps inerte de Kalika.
— Il est regrettable que ta fille se soit crue obligée de détruire tout mon stock de nouveaux apprentis, mais il en viendra d’autres. Beaucoup d’autres.
— Que…
Il ricane.
— Ce que je vais faire de cet enfant, maintenant qu’il est enfin en ma possession, grâce à toi ? Sincèrement, il serait préférable que tu ne le saches pas. Mieux vaut rejoindre ta tombe sans embarrasser ta jolie tête d’images qui font peur.
Levant la dague, il ajoute :
— Où veux-tu que je mette le poison ? Tu vas voir, c’est un produit que j’ai récemment mis au point. Avec ça, même le plus costaud des vampires est assuré de mourir, je le garantis. L’agonie est lente, certes, mais…
— Tu mérites… de rôtir en… enfer, bredouillé-je.
— Justement, Sita, j’en viens.
Et il me plante sa dague dans le dos, prenant soin d’enfoncer profondément la lame empoisonnée.
Je suis bien trop faible pour la retirer. Voire pour tenter de la retirer.
Emportant le bébé dans ses bras, James s’éloigne. Il n’a fait que quelques pas que j’entends déjà l’enfant qui se met à pleurer.